|
D'experience de Dieu
Et ton prochain comme toi-même.
L'amour du prochain serait donc à mesurer à l'aune d'amour de soi ? L'amour du prochain supposerait donc cet amour de soi ? L'amour propre ne serait donc pas toujours fils de l'orgueil ? S'il en est ainsi, et il en est ainsi, nous devrions être extrêmement prudent dans le maniement de l'amour propre, le nôtre et celui des autres.
Car sans un certain amour propre, la vie serait-elle possible ? Qui pourrait continuer de vivre s'il n'avait pas au fond de lui-même l'intuition qu'il porte un secret, unique comme son visage, qui ne se verra jamais plus, une note, un chant, une mélodie dans l'universel concert de la création, que nul ne pourrait chanter à sa place, bref, le mystère de notre création. Dieu en nous donnant cette empreinte unique de lui-même, nous a établi dans un rapport unique avec Lui, qu'Il est seul d'ailleurs à pouvoir déchiffrer.
Voyez ces visages que nous croisons trop souvent dans nos vies : visages crispés, fermés, hostiles. Il suffit qu'ils soient accueillis avec amour pour être transfigurés. L'immense majorité des hommes est masquée, masquée par la famille, l'école, l'Eglise. Ils avancent derrière ces masques, et ils étouffent : ils ne peuvent jamais être eux-mêmes. Ils sont obligés d'être ce que l'on veut qu'ils soient.
Tant que l'homme ne peut pas exprimer l'empreinte divine qu'il est seul à porter, il est devant son mystère sans le connaître, comme l'enfant dans le sein de sa mère. Il n'est pas né.
Sans doute, nous pouvons jouer le jeu des conventions sociales, dire les mots qu'on attend de nous, nous tenir dans le sérieux qui convient à la situation. Ce que nous faisons tous, peu ou moins. Mais ce que nous attendons, c'est de pouvoir enfin, enfin, enfin, prononcer cette parole de Dieu, unique, que nous sommes ; et qu'elle soit entendue selon son mystère infini.
Or il se trouve que l'amour seul est capable de l'entendre et de la recevoir.
Et ton prochain comme toi-même.
Quand un homme est crispé par son amour propre, c'est parce qu'il n'est pas encore né. Parce qu'il n'a pas rencontré un regard assez pur, pour que lui-même puisse aimer son véritable visage. Un être qui se bloque est un être malheureux, qui souffre de ce qu'il ne peut pas être lui-même. S'il n'est personne pour l'aimer et l'accueillir, pour la saisir dans son mystère, s'il n'existe pour personne, il n'existe pas du tout.
C'est pourquoi, il faut marcher sur la pointe des pieds pour s'approcher des autres. Si je vouvoie l'enfant ou le mendiant, mon respect pour lui fait grandir en lui le respect de lui-même ; et l'approche, sans violation, pour la lui révéler, dans cette part immaculée de son âme où Dieu se tient. Si haut placé que je sois, si je bannis le mode impératif dans mon rapport avec mes frères, leur liberté intérieure s'éveille et s'en trouve consacrée.
Malheur à nous si nous blessons l'amour propre des êtres qui nous entourent, parce qu'il est en eux l'expression, souvent blessée, du sentiment de leur propre mystère et de leur valeur absolue. Les propos péremptoires, les affirmations cassantes, les contradictions sans répliques sont des homicides selon l'Esprit.
C'est un crime en effet que de porter atteinte au besoin infiniment justifié de croire à la valeur de sa propre vie.
Si quelqu'un fait du bruit avec son amour propre, la seule réponse est de faire silence avec le notre. Quand quelqu'un fait du bruit avec son amour propre, c'est qu'il appelle au secours. Si nous-mêmes nous faisons du bruit avec le notre, cela fera de l'amour propre au carré. Par le chemin de quel cœur, Dieu pourra-t-il alors introduire la paix?
C'est pourquoi quand notre frère est enfoncé dans son amour propre, il ne faut pas nous en scandaliser. Il nous faut entourer cet amour propre de toutes les précautions possibles. Ne devenons-nous pas alors les délégués de Dieu auprès de lui, comme ce frère le sera, une autre fois, auprès de nous ? Puisque le secret de chacun non seulement est compris, mais il est comblé par Dieu. En ce sens, si nous pouvions être Dieu les uns pour les autres!
Quelle rude affaire que de vivre en communauté!
Certes la charité ne nous demande pas de tout approuver, ni d'être aveugle ; la charité voit les défauts, elle les souffre et en souffre ; elle nous demande, pour le moins, de ne pas prononcer le mot qui blesse, l'expression qui humilie. Mais, si nous gardons le sentiment toujours présent que l'amour propre cache un secret infini, d'être au contraire pour les autres, ce cœur, cette présence, cet espace qui leur permettra de ne pas se replier sur eux-mêmes, de ne pas tomber en eux-mêmes, mais de trouver en Dieu leur vrai visage, et de pouvoir ainsi le manifester à tous, car il est le bien de tous.
Et ton prochain comme toi-même.

Jean-Marie Jammot
Paroisse de Sainte Anne
Jeunesse Javiste
|